Spider-Man : Into the Spider-Verse ou l’importance des icônes

J’ai grandi avec les super-héros. C’est un genre qui m’a toujours fasciné qu’importe le format sur lequel il était porté. De F3X le dimanche matin, sur le troisième canal de la télévision lorsque j’étais encore tout enfant aux comics que je lis encore régulièrement, j’ai besoin de super-héros. J’ai besoin d’icônes impossibles qui m’arrachent à la morosité du monde. Spider-Man est à mon sens celui qui réussit le plus le tour de faire croire à l’impossible. On veut croire à la possibilité qu’un jour l’un d’entre nous se balancera de toile en toile, de building en building pour sauver la veuve et l’orphelin, du moins je veux y croire.

En 1962, lorsque Stan Lee et Steve Ditko crée le héros si connu, il ne s’attendait pas à un tel succès. Stan Lee l’admettait encore souvent de son vivant, il ne pensait pas que Spider-Man deviendrait l’icône mondiale qu’il est. Comment expliquer ce succès ? C’est assez simple je crois, les deux créateurs ont fait un choix quant à leur personnage : au début c’est un monsieur tout le monde. Si ce ressort scénaristique est tout ce qu’il y a de plus banal (faire du monsieur ou madame tout-le-monde un héros hors du commun), Spider-Man était le premier à incarner ce genre de héros dans le genre super-héroïque, permettant à des milliers de jeune de l’époque de continuer à s’identifier. La force de Spider-Man c’est que ça pourrait être n’importe qui, il n’est pas un alien arrivé sur Terre par hasard ou un playboy multimillionnaire qui a vécu un traumatisme. Il est juste un gamin à qui il arrive quelque chose d’extraordinaire et dont les principes qu’on lui a inculqués vont l’obliger à prendre des responsabilités quant aux pouvoirs qu’on lui a donnés.

Un petit tour de l’historique du personnage me semblait essentiel pour comprendre ce qui fonctionne dans le film en question. Spider-Man : Into the Spider-Verse est un film d’animation produit par Sony Pictures Animation, la Columbia et Marvel Entertainment et réalisé par Peter Ramsay, Bob Persichetti et Rodney Rothman sur un scénario de ce dernier et de Phil Lord. Phil Lord pour ceux et celles qui voudraient situer c’est le monsieur à qui l’on doit les deux La Grande Aventure Lego, ainsi que Lego Batman, le film. Un habitué de l’animation et de la pop-culture donc, ce qui a son degré d’importance. Je me suis longtemps cassé la tête à me demander comment j’allais pouvoir parler de ce film que j’aime beaucoup. Comment donner envie à des gens qui n’aiment pas le genre super-héroïque d’aller voir ce film qui est important sur tant de plans, expliquer pourquoi ce film est important.

C’est souvent quand on va au cinéma sans rien attendre d’un film que l’on se retrouve le plus agréablement surpris et c’est dans cet état d’esprit que j’ai découvert Into the Spider-Verse. J’accompagnais mon petit frère et un ami à lui pour une séance à laquelle je ne voulais pas forcément me rendre. Mais je me suis assis et… Je me suis laissé happer. J’étais là, devant un écran qui était en train de me montrer un autre Spider-Man; exit Peter Parker et bonjour Miles Morales, un jeune new yorkais de Brooklyn encore très mal à l’aise à l’idée de rester dans le lycée élitiste dans lequel ses parents l’obligent à être. S’échappant un soir pour rejoindre son oncle renié par le reste de la famille pour s’adonner à sa passion du graph’, Miles se fait mordre par une araignée radioactive qui lui donnera des super-pouvoirs. Mais contrairement à l’histoire classique d’un Spider-Man, Miles n’est pas le seul à s’être vu confié de tel pouvoirs, un autre Spider-Man existe déjà depuis une dizaine d’année et c’est par un concours de circonstance que Miles va assister à sa mort juste après que ce dernier l’ait fait promettre de s’occuper de la ville.

Ce que j’ai tout de suite adoré avec ce film c’est la puissance et l’impact que le style graphique allié à la bande originale arrive à effectuer en quelques secondes de métrage. On va redécouvrir un univers familier mais sous un autre prisme, celui d’un jeune mal à l’aise dans sa situation qui rêve de choses simples et qui va être contraint de faire face à ses responsabilités. Je ne vais pas m’étendre sur le film et toute sa narration, il y des histoires d’univers parallèles, d’autres Spider-Men et Spider-Women qui vont se trouver coincés dans la réalité de Miles et l’aider à devenir un héros tout s’aidant les uns les autres à régler leurs problèmes. Et simplement en effleurant le scénario vous comprendrez sûrement ce qui m’a parlé dans ce film, si ce n’est déjà l’énergie qu’il procure. Le film est humaniste, il utilise un héros connu, une histoire connue et la transforme pour aborder des problèmes que tout le monde connaît : choisir sa voie, s’accepter tel que l’on est. Le film parle de famille, de deuil, de responsabilités… Bref, de la vie. Je ne me suis jamais senti aussi concerné et impliqué dans un film qui transpirait l’impossibilité parce qu’il parle de choses auxquelles on peut tous se référer, les angoisses du quotidien, les choix de carrière de vie, les mal-êtres. Cependant, pour jouer la carte de l’universalité le film se permet d’avoir plusieurs héros pour diversifier les destinataires : on a le golden boy, le héros parfait qui se sacrifie pour tous, le héros qui subit de plein fouet une sorte de crise de la quarantaine, l’héroïne qui s’apitoie sur ses erreurs et s’en isole, et bien sûr le jeune qui essaye de trouver sa place dans un monde qu’il trouvait déjà trop grand qui se retrouve à devoir évoluer entre plusieurs icônes lui rappelant sa prétendue médiocrité. Le film est un énième chemin du héros qui va apprendre à se dépasser mais il apporte une nouvelle dynamique : il n’est pas seul, il n’est pas le héros prophétique sur qui toute le sort de l’humanité repose. Il est entouré, aidé, il admet volontiers ses faiblesses pour les combattre : il est humain malgré ses capacités surhumaines et c’est là la force du personnage de Spider-Man, c’est ce qui fait son succès, tout le monde pourrait être Spider-Man, n’importe qui pourrait être un héros il s’agit juste de faire un saut dans le vide et de croire en soi. La philosophie qui se cache derrière les musiques pop, le style graphique plus qu’inventif (je vous recommande d’ailleurs une vidéo d’Alphi sur YouTube intitulée Into the Spider-Verse, ou profite d’un héritage qui parle d’autres aspects du film très pertinent et notamment des très nombreuses techniques d’animation utilisées pour encore plus étoffer la mise en scène) et la comédie est d’une simplicité qui mérite d’être rappelée : on peut tous être un héros, on ajuste à croire en nous et les autres.

Évidemment, le discours est un peu simplifié pour donner le sourire aux enfants qui souhaitent aller sauver New York du Bouffon Vert, mais en découvrant les péripéties de Miles et de son mentor dépressif avec un regard de jeune adulte perdu dans la vie qui se déroule sous ses pieds, je me suis senti rassuré. Je ne suis pas seul à être perdu parfois, et ce n’est pas grave de l’être. Avoir des icônes ça sert à ça : transposer des problématiques personnelles à des figures universelles pour les déconstruire ou les expliquer. Le film explique le passage à l’âge adulte, il montre les échecs et réussites que l’on rencontrera tous mais le plus important, il explique que ce n’est pas grave si on trouve toujours la force de se relever. Utiliser Spider-Man, le héros le plus universel, pour évoquer un tel sujet était une excellente idée et même si d’autres métrages ont fait de mêmes en intentions je trouve que Into the Spider-Verse est le premier à réussir à le faire sans que le propos ne soit trop obscurci par le reste du scénario. Le film garde une sincérité dans son discours qui permet de relativiser le vertige que la vie d’adulte peut parfois évoquer et permet de sauter dans le vide avec le sourire plutôt qu’en fermant les yeux.

Rédigé par Pierre Rogier