On a tous quelque chose en nous de Jim Carrey
Dossier 1/4

On a tous quelque chose en nous de Jim Carrey. On a tous quelque chose en nous du Mask, du Truman Show ou d’Eternal Sunshine of the Spotless Mind. Quiconque est né après les années 70 a grandi en regardant cette figure tutélaire qui lui apprenait, d’abord, à faire des grimaces et à laisser libre cours à tous ses instincts les plus inavouables, puis, à ouvrir les yeux sur la violence d’une société du spectacle dévorant chaque miette d’authenticité et, enfin, à opposer une pudeur et une sagesse inattendues. Des films familiaux aux drames de l’Indiewood en passant par les comédies trash des années 90 : retour sur une filmographie des plus subversives des trente dernières années.

Car Jim Carrey est imprévisible, insaisissable. On pense le connaitre mais il arrive toujours là où on ne l’attend pas et semble finalement bien plus réservé qu’il n’y parait. Celui qui a souvent joué des personnages duplices, aux humeurs et aux visages changeants, est plutôt méconnu du grand public qui connait pourtant ses films par cœur. Sait-on par exemple qu’il est Canadien avant de devenir Américain ? Connait-on ses romans pour enfants et son dernier livre pour adultes ? Qui sait que l’acteur est également un peintre qui se paie régulièrement la tête de Donald Trump ? On connait tous quelque chose de Jim Carrey, mais, à son image, cette connaissance est morcelée, parcellaire et même fracturée. Ces quelques lignes distillées au cours du mois ne tenteront pas de dresser le portrait exhaustif de Carrey, ni même de prétendre en déceler une essence. Ce dossier aura pour seul but de comprendre pourquoi Jim Carrey nous a tous marqués mais, chacun de manière différente.

La malléabilité du corps et la liberté de l’esprit

1994. Année où Nirvana explose en plein vol avec la mort de son leader Kurt Cobain, provoquant une vague de suicides. 1994, c’est également l’annus mirabilis d’un acteur de 32 ans encore peu connu du public : Jim Carrey. Si les deux événements semblent sans rapport, ils sont pourtant les signes d’une société en quête de rébellion, de grunge, de contre-culture. Les sorties quasi concomitantes de The Mask, Dumb & Dumber et Ace Ventura, pet detective hissent en haut de l’affiche un acteur de stand up passé plusieurs fois sous les radars du Saturday Night Live et qui a fait ses armes dans le très acide In Living Colors des frères Wayans. Dans ce programme à sketchs diffusé sur la Fox, Carrey invente une série de personnages tous plus irrévérencieux les uns que les autres. Et comme Kurt Cobain, dernière incarnation de la rock star, qui abîme son corps avec la drogue et détruit ses guitares sur scène dans une transe physique, Jim Carrey est la dernière incarnation de l’acteur qui donne chair à ses personnages, les ancre dans la plasticité sans limite de son corps, sans avoir peur de la destruction ni de la mutilation.

Ce jeu du corps, de sa chorégraphie, de son anéantissement, le place comme le digne héritier de deux traditions du cinéma américain. La première, aux origines du comique cinématographique, est celle du burlesque. À l’instar de Buster Keaton ou de Charlie Chaplin, Jim Carrey fait rire avec son corps. Plus, il fait rire par la plasticité de son visage et par le gros plan, une seconde tradition, celle du Cartoon, reprenant vie dans son jeu.

Le corps libéré de ses contraintes et de la douleur, l’esprit sort de ses gonds. Les trois films de 1994 témoignent, chacun à sa manière, de la naissance d’un personnage de cinéma qui fait exploser les normes comportementales imposées par la société puritaine. Ace Ventura est un des personnages les plus dévergondés de cette époque. Par son apparence et son attitude, il fustige toute bienséance et tous les codes, et cela sans ambitions idéologiques. Il est simplement lui-même, dépourvu de toute psychologie mais pourvu d’un corps et d’un rapport à l’espace. Il est régressif et renvoie aux instincts des bêtes qu’il s’évertue à retrouver. Une coiffure en banane, un look pas piqué des hannetons et une répartie sans limite, Ace Ventura détourne toutes les règles sociales, préférant la compagnie des animaux à celle des humains. Il est impoli, irrévérencieux, vulgaire mais sacrément perspicace. Ce mode d’expression sans filtre ni contrainte le libère des schémas de pensée classiques et fait avancer ses affaires à l’instinct, comme un chien qui a du flair. Dans ce film, Carrey est un toon, comme l’explique si bien Adrien Denouette dans son ouvrage Jim Carrey : l’Amérique démasquée. il défie les lois de la physique, pouvant attraper une balle en plein vol entre ses dents ou réaliser une gestuelle hors norme. Et comme un personnage de Tex Avery, il offre un rapport renouvelé au décor, déclenchant les rires les plus primaires et instinctifs du spectateur.

Son rôle dans Dumb & Dumber aussi joue la carte régressive. L’humour scato de l’adolescence et qui fera la pâte future des frères Farrely marque cette comédie culte. Ode à l’immaturité, Dumb & Dumber a de comique ce qu’il a de plus touchant, deux personnages perpétuellement bloqués dans l’enfance, stade primaire et pourtant, fantasme absolu de quiconque est embarqué dans une vie d’adulte. Dumb & Dumber ouvre les portes d’Hollywood au genre de la « bromance » qui continue de faire florès 25 ans après.

The Mask développe une rhétorique plus profonde et pour la première fois, le personnage de Carrey est double. Il est tiraillé entre son rôle social de simple employé de banque et ce toon à qui le port du masque autorise tous les fantasmes et les fantaisies. Le spectateur, dans Stanley Ipkiss, découvre pour la première fois un Jim Carrey intimidé, sans grimace ni blague salace. Il réserve cela à son double magique qui a tous les pouvoirs de l’imagination et de l’animation. Car avec The Mask, Carrey est un des premiers acteurs à adapter son jeu à l’hybridation numérique. Qui mieux que lui, dont les personnages découlent à la fois des prouesses du corps issues du burlesque et de la liberté comportementale des toons, pour faire le pont entre deux cinémas, l’analogique et le numérique. D’ailleurs, le réalisateur avouera avoir économisé un million de dollars d’effets spéciaux grâce à la malléabilité du visage de Carrey !

À partir de là, les apparitions du personnage burlesque que Jim Carrey endossera de nombreuses fois dans sa carrière, seront toujours l’histoire d’un équilibre psychique à trouver. Entre deux personnalités dans Fous d’Irène, entre le mensonge et la vérité dans Menteur/menteur, entre la timidité et exubérance dans Yes Man. L’histoire d’un homme qui se retourne sur lui-même comme dans ces deux scènes cultes, la première dans Fous d’Irène, la seconde dans Menteur/menteur, dans lesquelles Jim Carrey s’autotabasse et se détruit en y mettant du cœur à l’ouvrage.

Au fil des années, le Jim Carrey burlesque s’est ainsi adouci pour laisser place à un jeu plus intimiste. À travers sa carrière, c’est l’évolution d’un cinéma que l’on perçoit. L’arrivée du numérique a peut-être rendu moins exotiques les facéties de l’acteur. Après des années 1990 marquées par les blockbusters dépourvus de psychologie, les années 2000, ouvertes par le 11 septembre, se recentrent sur l’intime et les pouvoirs corporels de son personnage doivent être utilisés pour faire le bien comme dans Bruce tout puissant. Mais bien loin de se contenter de ces rôles manichéens, Jim Carrey depuis quelques années met ses talents comiques, entre autres, au service de méchants dans les films pour enfants.

Au prochain épisode, nous verrons comment, dès 1995, il développe la palette de son jeu et construit une filmographie qui cumule les antihéros et semble dénoncer une industrie voulant à tout prix franchir les frontières de la réalité et engloutir la vérité du monde. Tout un programme.

Rédigé par Camille Périssé