L’éternel antihéros
Dossier Jim Carrey 3/4

La carrière de Jim Carrey commence sur les chapeaux de roues et ne décélère pas avant un bon bout de temps. Prochain film culte sur la liste de la filmographie de Jim Carrey, Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Michel Gondry. Et le succès critique et public de ce film se joue en partie grâce à son interprète. Bien loin de ses rôles corporels, Carrey offre une teinte psychologique, pour ne pas dire cérébrale, à son personnage et développe ainsi sa palette de jeu d’antihéros.

Lorsqu’il rencontre le réalisateur Michel Gondry, Jim Carrey a le cœur brisé. Gondry lui dit qu’il le trouve magnifique ainsi et lui demande de ne pas se rétablir jusqu’au tournage, un an plus tard. Il faut voir Carrey raconter cette anecdote en imitant l’accent du cinéaste français dans le documentaire Jim & Andy sur Netflix pour le croire. Ce film, histoire d’un désamour, décrit tous les sentiments par lesquels on passe lors d’une rupture amoureuse. Mémoire, oubli, regrets : Jim Carrey campe un personnage introverti, blessé par une ex qui a fait le choix de l’oublier. Ce rôle marque un tournant dans sa carrière : pour la première fois, Carrey utilise la normalité de son physique pour privilégier un jeu intimiste ; pour la première fois, Carrey montre avec pudeur un caractère dépressif, une part d’ombre qui se cache depuis les prémisses de sa filmographie derrière les gesticulations de l’acteur. Ce n’est plus un corps scruté pour son étrangeté et sa gestuelle mais un corps ordinaire mis à l’arrêt : l’action raconte les souvenirs d’un personnage allongé, subissant un lavage de cerveau.

Eternal Sunshine of the Spotless Mind, film du contre-emploi ? Pas tout à fait. Le personnage de Joel n’est pas totalement inédit dans la carrière de Jim Carrey. Au contraire, il s’insère parfaitement dans une filmographie spécialisée dans les antihéros. Que ce soit par son impolitesse exubérante dans les trois films de 1994 (Ace Ventura, The Mask, Dumb & Dumber), par la schizophrénie théâtrale d’Andy Kaufman dans Man on the Moon, par la naïveté de Truman Burbank, héros malgré lui d’une téléréalité, Jim Carrey a passé son temps à redorer le blason des antihéros. Il pousse même le vice jusqu’à jouer un homme lambda doté des pouvoirs de Dieu pour quelques jours, comme ça, juste pour voir s’il fera mieux, dans Bruce tout-puissant. Michel Gondry lui offre donc ici un personnage comme tout le monde, sans éclat particulier, qui va revivre une histoire émouvante de banalité, le souvenir d’un amour révolu et l’espoir d’une renaissance. Un film aigre-doux, sans noblesse de sentiment ni fausse dignité, Eternal Sunshine of the Spotless Mind représente un homme qui tente de se reconstruire dans un maëlstrom d’émotions plus ou moins contrôlé avec, pour conclusion, la conviction que l’amour est plus fort que l’oubli.

À partir des années 2000, Carrey va mettre régulièrement son talent au profit des plus jeunes dans des films pour enfants. Ses interprétations sont surtout marquantes lorsqu’il campe des méchants, des antagonistes auxquels il prête sa gestuelle et son humour ravageur. Antihéros absolu, il offre une nouvelle vie au Grinch, devient l’affreux comte Olaf dans Les désastreuses aventures des orphelins Baudelaire, et plus récemment incarne Robotnik dans Sonic. En une scène de danse, il nous rappelle ses super pouvoirs d’acteur.

Méchant et corrosif oui, violent non. Il n’hésite pas à se désolidariser de Kick-Ass 2 pendant la promotion car il juge le film trop violent et avoue publiquement regretter de l’avoir tourné. Avec de rares incursions dans le registre du thriller, quelques comédies de son cru et des films familiaux, Jim Carrey continue son parcours cinématographique fidèle à lui-même, en magnifiant des rôles inattendus.

Paradoxalement, c’est avec Michel Gondry qu’il tient ses rôles les plus tristes. Comme si les deux hommes, tous deux comiques séparément, provoquent, lorsqu’ils travaillent ensemble, des tempêtes de nostalgie, comme deux masses d’air provoquent des orages en se rencontrant. Kidding est la série qui exprime peut-être le mieux la dualité de Jim Carrey et son goût pour les personnages antihéroïques : un présentateur d’une émission pour enfants bousillé par la mort de son propre petit garçon doit retrouver son identité, entre humour et tristesse, entre sagesse et incompréhension.

Nous retiendrons cela de cette filmographie hors norme. Malgré ce que le cinéma veut nous faire croire pour nous rassurer, personne n’est un héros. Pire, personne n’est figé dans une identité. Tous les films de Jim Carrey nous racontent cela : des hommes qui se reconstruisent, qui se redéfinissent sans cesse et recherchent la cohérence de leur identité morcelée, déstructurée. C’est bien pour cela qu’on a tous quelque chose en nous de Jim Carrey.

Rédigé par Camille Périssé

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